Dans les traditions spirituelles africaines, l’invisible n’est pas un monde distant, c’est un monde parallèle qui respire au même rythme que le nôtre. Tout, dans la nature comme dans la vie humaine, possède une force qui pense, écoute, répond ou agit. Chez les Ekang , comme dans de nombreuses cultures africaines ce dialogue se fait à travers deux types d’entités majeures : les Esprits (Minsissim) et les Génies (Minkuk).
Les Esprits (Minsissim) ou la force vitale, entité consciente, intermédiaire du monde invisible
Un Esprit, appelé Nsisim (pluriel Minsissim) dans l’aire culturelle Ekang (et nommé ailleurs selon les régions : mwenye roho, mvumbi, nkisi, alè, loa, loas, etc.), est une entité immatérielle provenant du monde invisible.
Sa nature peut être multiple, il peut être :
- Un ancêtre ou Mvamba / Mvamba’a : un esprit humain désincarné qui continue d’accompagner les vivants du lignage.
- Des forces de la nature : esprit de la rivière, du vent, de la forêt, du feu, de la terre ou de la foudre.
- Une intelligence cosmique attachée à un lieu ou à une lignée.
Les esprits bienveillants sont souvent considérés comme des intermédiaires entre les humains et la Source divine, le Dieu suprême étant généralement perçu comme trop éloigné pour être invoqué directement.
Les Bekôn ou esprits dangereux
Dans la tradition Ekang, il existe également des esprits de défunts revenus tourmenter les vivants, appelés Bekôn ou fantômes.
Les Bekôn :
- Sont considérés comme des ennemis des vivants,
- Reviennent dans le but de tourmenter, provoquer, défier ou engager un combat spirituel avec les survivants d’un conflit ancien,
- Et s’ils remportent ce combat invisible, ils arrachent la vie de l’adversaire vivant en lui prenant sa force vitale
- Peuvent aussi se manifester sous la forme d’un animal, utilisant sa puissance pour venir se venger de leurs ennemis ou alors visiter leurs familles sous la forme masquée.
Fonctions des esprits bienveillants dans la cosmologie Ekang
Les esprits protecteurs et intercesseurs, eux, sont invoqués ou honorés dans les rites pour :
- Guider,
- Protéger,
- Avertir,
- Bénir,
- Guérir,
- Ou transmettre la connaissance sacrée.
Ils sont des messagers entre le visible et l’invisible, et leur présence se cultive à travers les rituels, les sacrifices et les offrandes.
Exemples dans d’autres traditions africaines
- Dans le vaudou du Dahomey : Dan, Mami Wata et Legba sont des esprits.
- Dans les traditions congolaises : les bakisi sont les esprits des lieux (rivières, montagnes, arbres, etc.).
Les Génies (Minkuk / Kôn Zamba)
Un Génie, appelé Nkuk (pluriel Minkuk) ou Kôn Zamba chez les Ekang (et nommé dans d’autres pays : djinn, nkisi a mpungu, bo, bo a mpungu, aziza, etc.), est une force spirituelle ancienne, primordiale, liée aux éléments et distincte des ancêtres humains.
Les génies dans la cosmologie Ekang :
- Proviennent du monde élémentaire et primordial,
- Sont des gardiens des forces naturelles,
- Et tirent leur puissance directement des quatre éléments : Terre, Eau, Air et Feu.
Il s’agit d’êtres élémentaires, parfois présentés comme des forces formatrices, capables de créer des formes dans la matière ou d’agir au seuil des mondes. Chez les Ekang, les Kôn Zamba (« fantômes de Dieu ») sont compris comme des forces créées par Zamba (Dieu créateur) pour habiter la nature et influer sur la vie des humains.
Catégories de Génies chez les Ekang
La cosmologie Ekang distingue plusieurs types de Minkuk ou Kôn Zamba :
- Les nains difformes vivant dans les grands arbres, chargés d’accueillir les défunts.
→ Leur chef est appelé Ebakuda ou Essama Ndzigi. - Les lutins et épouvantails, génies furtifs du monde de l’ombre :
→ Bisiga, Bivuga. - Les géants terrifiants, puissances imposantes et redoutées :
→ le Koko (parfois décrit comme un géant couvert de vers luisants),
→ l’Ongelangela,
→ le Nnëmë. - Les génies de la chasse, inspirateurs et protecteurs des chasseurs initiés :
→ Nkuk Sa Ngoué. - Les génies des rivières, habitants des villages sous l’eau :
→ Lorsqu’ils sont en colère, ils noient ceux qui troublent leur territoire en déclenchant des tourbillons violents dans l’eau. - Les génies de la divination, qui s’incarnent dans la mygale appelée Ngam.
- Les génies des grottes.
- Les génies de la terre, vivant dans les terriers souterrains.
Dangers et rites de protection
Pour protéger leurs villages, les Ekang procédaient à des rites tels que le So, afin de maintenir à distance les génies non domestiqués, trop puissants ou hostiles, car leur force peut représenter un danger mortel pour l’Homme.
Les génies domestiqués et transmis par héritage
La tradition évoque également l’existence de génies qui ont pu être domestiqués à travers des pactes par l’homme ou la femme initiée :
- Ils se manifestent parfois sous la forme d’animaux sauvages apprivoisés,
- Sont téléguidés par leurs propriétaires,
- Se transmettaient de parent à enfant (de père à enfant ou de mère à enfant),
- Et agissaient alors comme des protecteurs spirituels de la famille et de la lignée.
Fonctions des génies dans la cosmologie Ekang
- Gouverner les forces naturelles (pluie, orages, fertilité, volcans, etc.),
- S’allier aux initiés, guérisseurs et devins,
- Être rencontrés ou contractés lors des pactes ou initiations spirituelles,
- Ou encore offrir des dons, du pouvoir ou une protection spécifique au-delà de l’humain visible.
En conclusion dans la cosmologie Ekang
L’esprit est la conscience invisible qui anime les choses : les esprits sont comme les « âmes » du monde.
Le génie est la puissance invisible qui structure et agit dans les choses : les génies sont les « forces » du monde.
En d’autres termes :
- Les esprits parlent.
- Les génies agissent.
Note de référence :
- Initiations et sociétés secrètes au Cameroun — Essai sur la religion Beti, Philippe Laburthe-Tolra, pages 43 à 55.


