L’épopée initiatique Ngômbi Nliga Ñgwañ

Ngômbi Nliga Ñgwañ - épopée

L’épopée Ngômbi Nliga Ñgwañ appartient à la tradition orale du Mbet du peuple Basaa, au Cameroun. Transmis par la parole des anciens à travers l’instrument Ngombi, ce récit s’inscrit dans la logique éducative et morale des sociétés africaines où chaque histoire sert à enseigner une valeur.
Ici, le conte se construit autour d’une transgression : un fils brave l’interdit de son père, subit l’épreuve, puis apprend par la douleur la portée de la parole paternelle. À travers l’itinéraire de Ngômbi père et de Ngômbi fils, le récit illustre la tension entre désir de liberté et loi, entre jeunesse et autorité. Sa dernière phrase en donne d’ailleurs la clef :

« C’est depuis ce jour que Ngômbi fils jura de ne plus aller à l’encontre de la parole de son père. »
Toute l’épopée vise donc à démontrer, par la narration même, que désobéir à la parole paternelle conduit à la souffrance, et qu’il n’est de sagesse que dans l’écoute.

Restitution de L’épopée Ngômbi Nliga Ñgwañ

Ngômbi père, désirant des enfants…
(À l’époque) il se dirigea chez les Likéng Li Mbom.
Il les somma de quitter ses terres diligemment, et ils déguerpirent aussitôt.

Ainsi, l’unique fils de Ngômbi grandit.

Et Likéng Li Mbom, en ce temps, convoqua la danse chez lui.
Ngômbi fils dit à son père :
« J’entends les tam-tams, j’y vais. »

Celui-ci lui répondit :
« Ne va surtout pas chez les Likéng. J’y ai massacré des esclaves et ravi une albinos (ta mère).
Si tu t’y rends, tu mourras de sévices. »

Son fils répondit :
« Bof, que me racontes-tu ? »
Et il prit son arme pour se rendre chez les Likéng.

Ce jour même, il retrouva son oncle Bitja Bi Ndoung.
Il lui dit : « Oncle, allons démolir les Likéng ! »

Lorsqu’ils arrivèrent, Ngômbi fils dégaina…

Oooh oooh…
Des cris se soulevèrent partout. Ce fut la débandade.
« Qui sont ceux-là ? D’où viennent-ils ? » s’interroge-t-on.

Même son oncle Bitja Bi Ndoung s’indigna.
Huée générale…

Alors Likéng se leva, arrêta les tam-tams et dit :
« A-t-on oublié que Ngômbi père débarqua, massacra les nôtres et enleva une albinos ? Arrêtez-moi son unique fils par tous les moyens ! »

Ils parvinrent à arrêter le fils de Ngômbi, le molestèrent et l’emprisonnèrent.
Son oncle tenta d’entrer dans la bagarre.
On lui fendit la tête et le front, et on lui arracha les dents.

Il s’enfuit en criant vers son grand-oncle Ngômbi père :
« Eéh Nyandôm (oncle) ! »

— « Quoi donc ?! » demanda Ngômbi père.
— « Qu’est-ce qui t’a fendu le crâne ?
Qu’as-tu dans la bouche ?
Et tous ces bobos te viennent d’où ? »

Il lui répondit :
« Tu ne verras plus ton homonyme et ton fils, Ngômbi fils. Ils l’ont emprisonné. »

Ngômbi appela sa femme (l’albinos) et lui dit :
« As-tu entendu ça ?
On m’informe que mon homonyme est pris en otage !
Je m’y rends à l’instant.
Hier, j’ai bien dit à Mbômbô (mon homonyme) de ne pas bouger… »

« Que cette femme nommée Ngo Nlét Ntômb, une pure beauté du ciel… »

Il prit son fusil à son tour.

En même temps, Likéng, de l’autre côté,
ordonna à son valet de courir attendre Ngômbi père au sommet de la colline
et de tirer avec son arme au sommet de son crâne.

À peine y parvint-il,
Ngômbi, fils de Nliga Ñgwañ apparut lui aussi au sommet de la colline.
Il tira avec son arme de plein fouet, au milieu du front.

Tchouuuu…
Course-poursuite…

Ngômbi père résista au tir et fonça sur le valet.
Le valet prit la fuite, et voyant que Ngômbi père l’approchait,
il s’enfonça dans le trou d’un tronc d’arbre appelé « Tôm ».

Ngômbi père se mit à le chercher partout.
Il remua le tronc dans tous les sens,
étrangla le tronc tel un épervier,
se demandant où le salaud pouvait bien se cacher.

Il y enfonça sa main et le sentit.
Il le prit par ses griffes,
lui arracha la peau, perça le cerveau,
et poursuivit son chemin en courant.

Parvenant sur les lieux, Ngômbi Nliga Ñgwañ (le père)…
Likéng, le voyant, s’exclama :
« Le salaud a échappé au fusil ! »

Ngômbi père appela son fils Ngômbi :
« Mbômbô ééé… » (homonyme).

« Mbômbô ! »
Ngômbi fils répondit à ses appels,
et le père se mit à le détacher.

Après quoi, il lui asséna un coup de machette au dos
et lui intima l’ordre d’aller retrouver sa mère.

Puis il empoigna Likéng en lui disant :
« J’avais juré que quiconque oserait lever la main sur mon unique fils… »

Ngômbi se mit à bastonner Likéng et ses dix-huit enfants.
Les dix-huit enfants prirent la fuite, en criant et en pleurant…

Ngômbi dit à Likéng :
« Voici le moment venu de nous séparer. »

Quant au petit Ngômbi, ayant retrouvé sa mère, il lui dit :
« On m’a molesté chez les Likéng, et père lui-même m’a asséné un coup de machette au dos. Regarde mon dos. »

Sa mère s’écria :
« Oh ! Il a failli te tuer avec son cœur féroce et son caractère violent ! »

C’est depuis ce jour que Ngômbi fils jura de ne plus aller à l’encontre de la parole de son père.

Analyse thématique et symbolique

1) L’initiation et l’épreuve

Le récit met en scène deux Ngômbi : le père et le fils, porteurs du même nom. Le fils est en quelque sorte le double du père. La guerre qu’il déclenche symbolise un conflit intérieur : l’orgueil du fils s’oppose à la sagesse du père.

  • L’acte de désobéir ouvre l’épreuve initiatique, c’est-à-dire l’enseignement. Le fils veut voir, comprendre ; il est animé par la curiosité du monde, comme tout initié au seuil de la connaissance. Mais toute initiation passe par la souffrance et la mort symbolique.
  • La captivité du fils représente la mort symbolique de l’enfant ignorant, le jeune dévot encore aspirant à l’initiation.
  • Le coup de machette du père est à la fois punition, mise en garde et apprentissage : il sait désormais que le feu brûle.
  • Le retour auprès de sa mère marque la renaissance : il est à présent initié.

 

2) La mère albinos : symbole de pureté et d’origine

Le fait que la mère soit albinos est fondamental. Dans les cosmologies africaines, l’albinos représente souvent :

  • Un être à part, à la frontière du visible et de l’invisible ;
  • Une incarnation du monde spirituel dans le monde humain ;
  • Un signe de bénédiction, mais aussi de malédiction lorsque les tabous sont transgressés.

Ainsi, la mère albinos incarne la pureté originelle et le lien entre les mondes.

 

3) La parole du père

Tout au long du récit, la parole du père structure le monde. Chez les Basaa, comme dans de nombreuses traditions bantoues, l’écoute est une qualité essentielle à cultiver.

Ne pas écouter son père, c’est assumer les conséquences de sa propre désobéissance.

Le parcours initiatique requiert d’accepter une chose : reconnaître que l’on ne sait rien.

Pour apprendre, il faut vider son esprit des certitudes afin d’accueillir la vérité et d’en sortir transformer, c’est le sens même du mot initiation. Elle demande humilité et disponibilité à apprendre. Comme le dit la sagesse populaire :

« Même un bébé peut vous apprendre quelque chose : soyez humbles et apprenez de toute chose qui se présente à vous. »

Note de référence :

L’épopée tel que déclinée est celle du conteur Minka, résidant dans son village à Boumnyebel au Cameroun. Elle fut traduite en Français par Mbombog Kend Djon. Ci-après la vidéo de l’épopée déclinée par Minka :

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