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L’univers narratif des récits du Mvett tourne autour d’une figure fascinante et ambivalente : Akoma Mba, un immortel, grand chef d’Engong, la planète où vivent les Ekang. Dépeint comme un héros violent et redouté, il est le produit de circonstances extraordinaires, marquées par une origine pour le moins atypique.
Akoma Mba naît d’une union incestueuse entre Bala Mendjii (Bela Mindzi chez les Fang), sa mère, et son propre frère Biwo-Bikub-Ndongo (certains joueurs de Mvett, chez les Fang, parlent plutôt d’un de ses frères nommé Nkoum Abang Medzang, de la tribu Bekuègn). Cet épisode fondateur, aussi troublant que singulier, façonne déjà son destin.
Bala Mendjii porte cet enfant exceptionnel durant cent cinquante ans (150 ans) : une gestation qui dépasse l’entendement humain. Un jour, l’enfant fait entendre sa voix depuis le ventre de sa mère, réclamant sa liberté. Akoma Mba déchire alors le ventre de Bala Mendjii jusqu’au nombril pour surgir au monde, sautant à terre avec une autorité innée. Dans une manifestation spectaculaire de ses dons surnaturels, il crache sur sa main, frappe le ventre de sa mère et referme immédiatement la déchirure.
À sa naissance, il porte un ceinturon de fer autour de la taille, un collier en or autour du cou et quatre lances à la main. On l’appelle « Nsem Dzingi », c’est-à-dire celui que le péché a aimé, en souvenir de sa conception incestueuse.
Un enfant redouté et un jeune homme tumultueux
Lorsque Mba Evini, petit-fils du patriarche Ekang Nna, demande Bala Mendjii, la mère d’Akoma Mba, en mariage, Akoma Mba est déjà un adolescent imposant. Connu pour sa brutalité, il terrorise son entourage. Les Yemesomo, pour se débarrasser de cet enfant redoutable, l’offrent à Mba Evini en même temps que la main de sa mère.
Mba Evini le surnomme Mbod Zo’o Mba, ce qui signifie « Ride d’éléphant, fils de Mba ». Mais le jeune homme, loin de se conformer à ce que l’on attend de lui, s’impose avec une violence inégalée : il maltraite ses frères, en tue certains et plonge ses parents dans une détresse profonde. On le surnomme alors Akoma Mba, ou « le Créateur de Mba ». Il est tellement puissant que, bien qu’il soit le fils adoptif de Mba, sa force donne l’impression qu’il est en réalité le géniteur de son propre père.
Auparavant, on l’appelait Mborzok Bela Mindzi. Puis il annonce qu’il n’est plus un gamin, interdit qu’on l’appelle ainsi, et déclare qu’il se nomme désormais : Akoma Mba, Biyang Bi Mba, Engoungou Mba, Mindougou, Ekoko Nsong, Bizo Bi Minafann, provocateur de palabres, l’homme aux initiatives, neveu de la tribu des singes, gendre de la tribu des éperviers.
L’ascension d’un chef absolu
Les annales de la jeunesse d’Akoma Mba sont jalonnées d’exploits extraordinaires. Animé par une ambition sans limites, il rêve de devenir le chef incontesté des Ekang qui vivent à Engong et où il se trouve plusieurs clans. Akoma Mba fait partie du clan MBA. Il orchestre un complot élaboré et engage une lutte titanesque contre Okut Emgbanga, souverain d’Esong-Alen. Après une confrontation épique, il triomphe, l’égorge et s’empare du pouvoir.
Devenu chef à Engong qui était le village créé par son père Mba Evini Ekang, il incarne une autorité absolue et un pragmatisme impitoyable. Son credo : la force est la seule loi. Une formule résume sa philosophie : « Lorsqu’Akoma a jeté une parole à terre, personne d’autre ne peut la ramasser. » Ce despotisme brutal assoit son règne.
L’initiation
Akoma Mba est initié par son grand-père maternel Mindzi Mi Ndong (le père de sa mère) à l’insu de Mba Evini Ekang, le mari de sa mère qui est son beau-père. On ignore pourquoi Mindzi Mi Ndong pousse l’initiation d’Akoma Mba si loin, au point d’en faire une puissance : il n’est plus un être humain.
Lorsque Mba Evini Ekang constate ce que son beau-père a fait, il n’en est pas déçu : il se dit que si lui est un homme puissant, son fils doit être encore plus puissant. Pour cela, il initie Akoma Mba une deuxième fois, complétant le travail entrepris par son beau-père. Akoma Mba devient alors celui dont le danger n’ose approcher.
Akoma Mba est initié une troisième fois chez les oncles maternels de Medza M’otougou, né le même jour que lui et qui est son cousin. Nnang Ndong, l’oncle maternel de Medza M’otougou, grand initié de son état, initie Akoma Mba et Medza M’otougou le même jour, à la demande de Medza M’otougou. Il demande à chacun de manger un fétiche : Medza M’otougou choisit le fétiche de la richesse et de la vie ; Akoma Mba, quant à lui, choisit le fétiche de la puissance (audace, méchanceté et orgueil) et de la vie.
Poussé par son instinct de domination et d’asservissement, Akoma Mba entreprend alors une œuvre gigantesque : pacifier l’humanité pour la soumettre à son seul pouvoir.
Vie maritale
On rapporte que les femmes n’ont jamais été une préoccupation pour Akoma Mba. Il a épousé 17 femmes et rempli son devoir conjugal simplement parce que c’était une fonction sociale qu’il devait accomplir. Pour lui, tomber amoureux d’une femme est la pire des malédictions qui puisse lui arriver, car il considère que l’amour est une émotion de faiblesse.
Il trouve stupides ces hommes qui s’acharnent frénétiquement sur les pauvres femmes et deviennent, à la fin, vulnérables. Or, pour lui, un homme vulnérable est un homme mort et Akoma Mba, lui, ne doit pas mourir.
L’accession à l’immortalité
Sentant sa fin approcher, Mba Evini Ekang fit appeler deux de ses fils : Akoma Mba et Ondo Mba. Il s’adressa d’abord à Akoma Mba et lui annonça qu’Ondo Mba, présent à ses côtés, mettrait au monde un fils redoutable. Ce fils serait son premier enfant, et il aurait à jouer un rôle majeur parmi les descendants d’Ekang Nna. Mba Evini Ekang demanda alors à Akoma Mba de veiller sur cet enfant lorsque le moment viendrait.
L’enfant naquit et reçut le nom d’Engouang Ondo. Après son sevrage, Akoma Mba alla le chercher chez ses parents, en rappelant les recommandations de leur père, Mba Evini. Akoma Mba pensait en effet qu’un jour le vieillissement finirait par affaiblir son corps ; il souhaitait donc confier une part des responsabilités d’Engong au jeune Engouang Ondo, qu’il entreprit d’initier.
Plus tard, Engouang Ondo se jeta sur la mort : celle-ci n’eut même pas le temps de fuir. Elle vola en éclats, comme une boule de cristal. Engouang venait d’accomplir l’exploit le plus audacieux : il avait tué la mort, et même Akoma Mba n’en revenait pas. Il ne sut jamais comment Engouang Ondo s’y était pris pour réaliser un tel prodige.
Akoma Mba fit alors nommer Engouang Ondo chef des trois armées d’Engong, responsable de la sécurité. À peine investi de ses fonctions, Engouang annonça qu’il n’y aurait désormais plus jamais de décès à Engong parmi les descendants d’Ekang Nna, puisqu’il avait tué la mort.
Entre mythe et réalité : un symbole culturel
Pour les Ekang, Akoma Mba dépasse le rôle d’un simple chef. Il devient une figure emblématique des tensions internes, des rivalités et des alliances qui modulent la vie communautaire. Les récits qui relatent ses exploits mêlent la légende au réel, reflétant une culture qui célèbre autant la force que la sagesse.
Akoma Mba, par son caractère excessif et sa quête incessante de pouvoir, incarne un équilibre fragile entre construction et destruction. Il est à la fois un avertissement et une inspiration, un miroir des aspirations et des contradictions humaines. Son histoire, riche en enseignements, reste une pièce majeure du patrimoine oral des Ekang et une source inépuisable de réflexion sur la nature du pouvoir et de l’identité collective.
Notes de référence
- Le Mvet, genre majeur de la littérature orale des populations pahouines (Bulu, Beti, Fang-Ntumu) — Gaspard Towo-Atangana.
- Du Mvett, Essai sur la dynastie d’Ekang Nna — Daniel Assoumou Ndoutoume.


