Ekang Nna, le Patriarche : Aux origines d’une dynastie et d’un instrument

Patriache Ekang Nna

Il est des histoires que les livres n’auraient jamais pu faire naître seuls. Celle d’Ekang Nna est de celles-là. Elle vit depuis des siècles dans la voix des Maîtres Mvett, ces gardiens de la mémoire des peuples Ekang d’Afrique centrale, dont l’épopée traverse le Cameroun, le Gabon, la Guinée Équatoriale et le Congo comme un fleuve souterrain qui ne tarit jamais. C’est à travers eux, et eux seuls, que nous connaissons dans le détail l’histoire de cet homme hors du commun : père fondateur, inventeur, guerrier, mystique et patriarche dont la vie entière ressemble à un orage que l’on entend gronder bien avant qu’il n’éclate.

Nna Otse et la première harpe

Avant Ekang Nna, il y eut son père, Nna Otse.

Le soir venu, quand les hommes se retrouvaient au corps de garde pour laisser la nuit prendre possession du village, Nna Otse sortait un instrument composé d’une tige d’arbuste soigneusement recourbée, d’une corde tendue entre ses deux extrémités, et à l’une d’elles, d’une demi-calebasse évidée qui servait d’enceinte acoustique. Une baguette de bois suffisait à Nna Otse pour tirer de cet assemblage humble les notes de musique.

Le fils qui améliora l'instrument de son père

Nna Otse mourut.

Ekang Nna s’empara de l’instrument paternel avec la curiosité ardente de celui qui ne se contente jamais de l’acquis. Il en joua d’abord, longtemps, jusqu’à en maîtriser les moindres possibilités. Puis vint la révélation : une seule corde ne suffisait pas. Le champ harmonique de l’instrument était trop étroit, trop pauvre pour la musique qu’il entendait en lui. Il fallait aller plus loin.

Sa solution fut d’une ingéniosité remarquable : il tailla un petit archet (Engo) dans un morceau de bois, et le planta vers le milieu de la tige. Cet archet, pourvu d’une encoche destinée à recevoir la corde, divisa l’unique corde en deux segments distincts, donnant ainsi naissance à deux cordes qui produisaient des notes bien différenciées. Les sons qui en résultèrent résonnèrent différemment, plus pleinement, avec une richesse harmonique que la harpe de Nna Otse n’aurait jamais pu atteindre.

Ce geste, en apparence modeste, fut en réalité un tournant décisif dans l’histoire musicale des peuples Ekang. Ekang Nna venait de tracer, sans le savoir encore tout à fait, le chemin qui mènerait, plusieurs générations plus tard, jusqu’au Mvett dans sa forme standardisée, celle qu’Oyono Ada devait fixer pour la postérité. Entre la calebasse de Nna Otse et l’instrument accompli du Mvett, il y a toute une généalogie du son. Ekang Nna en est le maillon central.

Le mariage d'Ekang Nna

Mais Ekang Nna n’était pas seulement un esprit inventif. C’était aussi un être d’une trempe inflexible, habité par une conception absolue de l’honneur et de la fidélité. Dans son village Mboulamiane, il lui avait été donné un interdit : il ne devait jamais partager la couche d’une femme qui en aurait connu un autre. Et les femmes qu’il épouserait devaient être, sans contestation possible, les plus belles de toute sa contrée.

C’est avec cette exigence qu’il jeta son dévolu sur Aloum Ndong Minko, fille de Ndong Minko Mi Ella, du village Aloum, de la tribu Olông. Avant de verser la dot, il fit creuser trois tombes dans la terre du village. Trois tombes ouvertes, béantes, qui regardaient le ciel.

Il convoqua d’abord sa belle-mère. Sa voix, ce jour-là, avait la froideur du fer :

« Vous les belles-mères, vous êtes insatiables. Vos filles sont vos marchandises que vous vendez à n’importe qui, n’importe où, n’importe quand et n’importe comment. Vous incitez vos filles à l’infidélité ; lorsque votre gendre a le dos tourné, vous les poussez à commettre l’adultère. Or moi, Ekang Nna, je ne peux partager ma femme avec un autre homme. Aujourd’hui je vais verser la dot, mais à partir de ce jour, en dehors de moi-même, il est exclu que quiconque au monde ait les faveurs d’Aloum Ndong Minko. Et si jamais toi, ma belle-mère, tu adoptes ces comportements que je viens de décrire, tu cesseras de faire partie de ce monde des vivants pour rejoindre tout simplement le royaume des fantômes. »

L’énorme sabre à double tranchant sortit de son fourreau dans un éclair. D’un geste précis, Ekang Nna trancha l’oreille gauche de sa belle-mère et la jeta dans l’une des tombes.

Il se tourna ensuite vers son beau-père, Ndong Minko Mi Ella. Le discours fut tout aussi implacable :

« Beau-père, vous êtes pires que les belles-mères. Jamais vous ne laissez passer une occasion sans manigancer les enchères sur vos filles. Vous conspirez contre vos gendres, vous reniflez sans cesse à la recherche d’un nouvel homme, d’une dot nouvelle, d’un présent douteux, au mépris total du gendre légitime. Votre soif d’escroquerie ne connaît point de limite. Aujourd’hui, Ndong Minko Mi Ella, je vais te verser la dot qui te revient. Les seuls droits qui te restent sur ta fille, c’est de veiller à ce qu’elle soit heureuse et une épouse exemplaire. Tout manquement de ta part risque de précipiter ton départ au pays des fantômes. »

À la fin de ces mots, Ekang Nna trancha le pouce de la main droite de son beau-père et le jeta dans la deuxième tombe.

Puis vint le tour d’Aloum Ndong Minko elle-même. Elle avait tout vu. Elle avait tout entendu. Et Ekang Nna, sans détour, lui dit ce qu’il attendait d’elle :

« Vous les femmes mariées, vous êtes bizarres : on ne sait jamais ce que vous voulez. Quelle que soit l’attitude de votre mari, vous n’êtes jamais satisfaites. Si votre mari vous régale du produit de ses chasses et pêches, vous vous plaignez que la nourriture ne peut pas être le fondement d’une union. S’il renonce à la polygamie, vous dites qu’une seule femme ne peut suffire à un homme ; s’il y renonce, vous dites que votre place n’est plus dans ce ménage. Toi, Aloum Ndong Minko, tu es désormais ma femme, entièrement et complètement. Tu viens de voir ce qui s’est passé. Si jamais tu t’avises un jour de t’offrir à un autre homme, tu iras rejoindre l’oreille et le pouce de tes parents au pays des morts. Ce jour-là, la troisième tombe sera scellée, avec toi dedans. »

Une importante dot fut remise à la famille. La cérémonie était close. Le mariage était scellé sous la triple loi du serment, du sang et de la terre ouverte.

Une famille sous tension

Ekang Nna était riche. Il prit plusieurs épouses et vit grandir autour de lui une famille nombreuse : neuf fils et une fille. Avec Aloum Ndong Minko, il eut Evini Ekang, l’aîné. Vinrent ensuite Nguema Ekang, Oyono Ekang, Ango Ekang, Osse Ekang, Mbougoa Ekang, Nkomo Ekang, Mengono Ekang. Sa fille unique, Okome Ekang, surnommée Ada Ngone, allait devenir la mère d’Oyono Ada Ngone. Et sa dernière épouse, la toute jeune Nkene Ndong Minkouna, lui donna son dernier fils : Ngame Ekang.

Mais la richesse et la puissance ne mettent pas les familles à l’abri des tempêtes intérieures. Dans ce foyer polygamique, chaque femme tissait en secret ses intrigues, ses alliances et ses conspirations. Ekang Nna fit tout de son vivant pour maintenir l’unité de sa maison, mais l’unité d’une grande famille est une forteresse que l’on doit défendre chaque jour contre les assauts du ressentiment.

Le plus redoutable de ces assauts vint de là où il ne l’attendait peut-être pas : de sa première femme, Aloum Ndong Minko. Elle n’avait jamais pardonné la mutilation de ses parents lors de la cérémonie de dot et avait entrepris de rechercher des voies et moyens de venger son père et sa mère. Pendant des années, elle avait nourri sa rancœur, comme une braise que l’on entretient sous la cendre. Et cette braise, au fil du temps, avait fait d’elle une grande sorcière de la pire espèce. Grâce à ses pouvoirs, elle réussit à attirer à elle et à aliéner toutes les autres femmes d’Ekang Nna et leurs enfants, à l’exception d’une seule : la jeune Nkene Ndong Minkouna, et son fils Ngame Ekang, qui demeurèrent fidèles au patriarche.

La maison d’Ekang Nna était fracturée : d’un côté, Aloum Ndong Minko et sa coalition ; de l’autre, Ekang Nna, vieillissant, entouré de la seule loyauté de sa dernière épouse et de son fils cadet.

Evini Ekang, son aîné et fils d’Aloum Ndong Minko, lui et ses frères brillaient vis-à-vis de leur père Ekang Nna par une présence passive.

La case du secret

Ekang Nna sentit venir sa mort et annonça à sa famille qu’il allait mourir. Et avant de partir, il fit ce que tous les grands patriarches font : il pensa à ceux qu’il laissait sans défense.

Il fit venir Ngame Ekang dans sa case, en secret. Ngame Ekang, le benjamin, le tout dernier, celui que la meute des aînés aurait tôt fait de dévorer une fois le père disparu. Que deviendrait-il, seul, face à tous ces rapaces qui rôdaient ? Ekang Nna prit sa décision dans le silence de sa case : il léguerait à son fils cadet la connaissance profonde des sciences secrètes et sa propre puissance.

Mais le secret ne tint pas. Aloum Ndong Minko, dont les pouvoirs magiques ne dormaient jamais, espionnait la scène à leur insu. Elle appela aussitôt son fils Evini Ekang, lui reprocha sa négligence et le somma d’aller épier ce qui se passait dans la case du père. Ce qu’il fit. Puis il rassembla tous ses frères et sa sœur dans la cour du village pour leur révéler que leur père était en train de les trahir au profit du jeune benjamin.

Dans la case, cependant, la transmission suivait son cours. Quand elle fut achevée, Ekang Nna s’adressa à son fils pour la dernière fois :

« Je t’ai donné la vie, et je viens de te donner les éléments pour que tu domines la vie. Tu es maintenant un homme puissant, tu seras très riche et tu n’auras rien à envier à tes semblables. Je te fais cependant une interdiction : quoi qu’il arrive, tu ne devras jamais combattre tes frères. Même s’ils ont fait preuve d’indélicatesse à mon égard, ils demeurent mes enfants. Tu as beaucoup reçu. Vous serez tous puissants. Maintenant, je peux m’en aller en paix au royaume des morts. »

Les derniers mots d'un patriarche

À peine Ekang Nna avait-il fini de parler qu’Evini Ekang fit irruption dans la case. Il apostropha son père sans retenue, avec la véhémence de celui qui se croit dépossédé :

« Père, tu ne peux t’en aller ainsi. Comment peux-tu être un père sacrilège et privilégier un seul de tes fils au détriment des autres ? J’exige que tu donnes à chacun d’entre nous la part qui lui revient ! »

Les autres enfants, massés derrière lui, approuvèrent.

Ekang Nna les regarda. Peut-être y eut-il dans ses yeux une ombre de lassitude, ou peut-être une dernière flamme de fierté. Il répondit :

« Fils, ne sois pas insolent. Aucun de vous n’a été spolié au profit des autres, et aucun de vous n’a été privilégié au détriment d’un autre. J’ai personnellement patronné toutes vos initiations. Je n’ai pas manqué à mon rôle d’éducateur. Vous êtes tous des hommes puissants. Je quitte la vie en étant tranquille, sans avoir le sentiment d’avoir failli à mon devoir. Je vous bénis tous. »

Evini Ekang contesta mais Ekang Nna rendit l’âme sur ses dernières paroles.

Dans la cour du village, Evini Ekang broyait du noir. Sa colère, froide et sourde, cherchait une issue. La troisième tombe n’avait jamais été scellée. Mais dans cette famille désormais orpheline de son patriarche, une guerre fratricide s’annonçait.

L’histoire d’Evini Ekang et de ce qui advint après la mort du patriarche fera l’objet d’un prochain récit.

La lignée des Immortels : généalogie de la dynastie Ekang Nna

  1. Mebegue Me Nkwa
  2. Kare Mebegue
  3. Ola Kare
  4. Zame Ola
  5. Otse Zame
  6. Nna Otse
  7. Ekang Nna
  8. Evini Ekang – Oyono Ekang – Ango Ekang – Osse Ekang – Okome Ekang
  9. Mba Evini – Endong Oyono – Meye M’Ango – Angoung Berre Osse – Oyono Ada
  10. Akoma Mba – Medang Endong – Engwang Meye – Ebè Okome – Ondo Mba
  11. Angone Endong – Mfoule Engwang
  12. Ntoutoume Mfoule – Engwang Ondo

Sources de référence :

  • Daniel Assoumou Ndoutoume, Du Mvett — Essai sur la dynastie Ekang Nna, Éditions L’Harmattan
  • Angèle Christine Ondo, Mvett Ekang : Les figures de pensée

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