Figure importante de l’histoire Bënë au Cameroun, Mbarga Tsogo n’a pas seulement fondé une descendance prolifique. Entre exode territorial et sens aigu de la fraternité, son héritage façonne encore aujourd’hui l’identité des Mvog (clans) de l’ancien pays Bënë/Banë. Voyage au cœur d’une épopée familiale et fondatrice.
De Nkomo à Abang : Le destin d’un chef empathique
L’histoire de Mbarga Tsogo (communément appelé MBATSOGO) s’inscrit d’abord dans une lignée de prestige. Il est le quatrième fils de Nnë Bodo, illustre figure connue sous le nom d’Owono Kodé, le père des Bënë, et de sa seconde épouse Ndzie Manga. Il serait né vers 1735.
Sa fratrie se compose de :
- Belinga Amombo Kunu (l’aîné) ;
- Manga Amombo Kunu (décédé avant la traversée de la Sanaga) ;
- Owono Tsogo ;
- Lui-même, Mbarga Tsogo ;
- Ses petits frères Man Zë, Ndi Mbi et Manga Amombo Ndzié (ces deux derniers étant jumeaux).
À la suite du décès de son père à Nkomo, entouré de ses épouses, de ses enfants, de ses serviteurs et de ses alliés, Mbarga Tsogo quitte les terres paternelles pour s’établir à Abang. Situé dans l’actuelle commune de Mbankomo (département de la Mefou-et-Akono), ce territoire devient le nouveau berceau de son influence.
Les quinze piliers : Une descendance fondatrice de clans
Le patriarche Mbarga Tsogo fut le père de quinze fils, dont quatre issus de son union avec Baana Wali, une noble Ewondo née vers 1743. Sa progéniture constitue l’ossature même de l’organisation sociale d’une grande famille s’étendant dans plusieurs départements de la région du Centre du Cameroun, chaque fils étant le fondateur d’un Mvog (lignage) :
- Mba Ekidi (fondateur des Mvog Mba)
- Amougou Bana (fondateur des Mvog Amougou)
- Zang Mengoumou (fondateur des Mvog Zang)
- Mbarga Baana dit Nnom Kabada (fondateur des Mvog Nnomo)
- Zambo Baana dit Evoundou Baana (fondateur des Mvog Evoundou)
- Owono Ndzouli (fondateur des Mvog Ndzuli)
- Mbaa Enembe
- Zambo Melounou (fondateur des Mvog Zambo)
- Evini Melounou (fondateur des Mvog Evini)
- Essissima Nkoa (fondateur des Mvog Essissima)
- Zouga Engodo (fondateur des Mvog Zuga)
- Nguema Endo (fondateur des Mvog Nguema)
- Koda/Kwoda (fondateur des Mvog Koda)
- Tsimi Tondo , mort sans enfant
- Mbarsama = ? Mbarga Duma (Mbarga Ndumba?) Mort également sans enfant ?
Le drame des héritiers : Le sauvetage de Manga Amombo Ndzié
L’histoire de Mbarga Tsogo est également marquée par un acte de bravoure morale. Après la mort du patriarche Nnë Bodo, le partage des biens, incluant la tutelle des veuves et des enfants mineurs, s’opère selon la tradition.
Manga Amombo Ndzie et Ndi Mbi, les jumeaux laissés en bas âge par le défunt, sont alors confiés à leurs frères aînés. Tandis que Ndi Mbi rejoint Owono Tsogo, Manga Amombo tombe sous la coupe de Man Zë.
L'ombre de la tyrannie
Loin de la bienveillance fraternelle, Man Zë réduit son jeune frère à une condition servile. Manga Amombo est condamné aux corvées les plus rudes, les seules qui incombent d’ordinaire aux serviteurs : récolter le vin de palme, chercher le bois de chauffage, construire des cases et chasser sans relâche. Pour Man Zë, son frère n’est plus un homme, mais un « akut ndzom », c’est-à-dire un abruti, un objet sans valeur.
L'intervention du patriarche Mbarga Tsogo
Un jour, Mbarga Tsogo vint visiter les deux frères, Man Zë et Manga Amombo. À son arrivée, il interrogea Man Zë sur ce dernier, qu’il ne voyait pas. Le tyran répondit : « Tu me poses des questions sur un vaurien : c’est un abruti (akut ndzom) qui ne vit que dans les bois. Tu verras bientôt cet objet. »
Quand vint le moment de dîner, Mbarga Tsogo demanda de nouveau où était Manga Amombo. Man Zë lui répondit ingénument : « Occupe-toi de manger d’abord ; je t’ai dit que tu le verras. » Ces paroles affligèrent le cœur de Mbarga Tsogo, qui ne pouvait souffrir d’entendre Man Zë appeler son propre frère « cette chose ».
Peu après apparut au bout du village un homme à l’extérieur négligé. Il portait, suspendues à chaque épaule, deux calebasses de vin de palme. Il alla en déposer une dans une case et vint poser l’autre avec respect devant Man Zë. Puis il se retira et gagna la dernière place, au fond de la maison, son coupe-coupe à la main, adoptant l’attitude des esclaves à l’égard de leur maître. C’était Manga Amombo : les cheveux en désordre et l’extérieur si négligé qu’il aurait aisément pris place parmi les derniers des esclaves.
Une troisième fois, Mbarga Tsogo interrogea : « Quand aurai-je l’honneur de voir Manga Amombo ? »
Man Zë riposta avec dédain : « Ne t’ai-je pas dit que tu verras cet abruti ? Le voilà qui se tient au fond de la maison ; penses-tu qu’il est raisonnable de saluer quelqu’un de sa condition ? »
À ces mots, Mbarga Tsogo se leva et reprocha à Man Zë sa conduite :
« Notre père est mort et a laissé des enfants en bas âge ; on les a confiés à toi et à Owono Tsogo pour les élever dignement. Tu sais, d’ailleurs, que notre père avait beaucoup confié ses rites sacrés à ses enfants, surtout à celui-ci, Manga Amombo, qui a été investi par notre père de certains pouvoirs (magiques, ndlr). Maintenant, tu en as fait un esclave qui te recueille le vin de palme et que sais-je encore. Adieu ! Voilà ta sale nourriture ! »
Ce disant, il jeta la nourriture par terre et ajouta : « J’emmène mon frère. » Sans rien dire de plus, il repartit chez lui avec Manga Amombo. Il lui donna une de ses femmes, nommée Ovah Bino, quatre esclaves, et lui construisit un village à Ndzendzaala (Nkolmeyang), en lui recommandant de rivaliser d’activité avec ses égaux.
Manga Amombo Ndzié encadré par son frère
Sous l’aile de son frère, Manga Amombo se révéla être un travailleur acharné, excellant dans la culture de l’igname et la chasse à l’éléphant, rivalisant ainsi avec ses pairs. Quant à Mbarga Tsogo, son parcours l’aura mené de Bitokok où il a séjourné, Bitokok se situant entre Nkomo et Ngona, avant de s’ancrer définitivement à Abang, sur le territoire des Omvang et des Mvele.
L’histoire du Patriarche Mbarga Tsogo nous enseigne que la grandeur d’un chef ne réside pas seulement dans sa conquête territoriale, mais dans sa capacité à restaurer la dignité des siens.
Sources consultées :
- La formation de la race Bané, par André Amougou, Chef de Groupement et Doyen Bané.
- Les seigneurs de la forêt, Philippe Laburthe-Tolra (Pages 143 à 148).
- Le tombeau du soleil, Philippe Laburthe-Tolra


