Dans les villages du pays Ekang, au cœur du Cameroun forestier, un nom circule encore à la tombée du soir, murmuré plus que prononcé : le Yiyi. Serpent aux mille visages, chanteur nocturne, messager de deuil ou gardien totémique selon les régions, cette créature traverse les récits d’enfance de générations entières sans jamais s’être laissée saisir. Onze témoignages, recueillis à travers plusieurs départements du Sud-Cameroun, permettent aujourd’hui de dresser le portrait le plus complet jamais assemblé de cette légende vivante et de comprendre pourquoi elle est en train de s’effacer.
Un cri dans la nuit du serpent-totem Yiyi
Il est environ 18 heures. La pluie vient de cesser, la rivière déborde le pont de bois qu’empruntent chaque jour les écoliers du village d’Akoeman. Un enfant hésite à traverser, saisi d’effroi devant l’eau montante. Soudain, en amont, un cri perce la brousse : assourdissant, presque humain, semblable aux pleurs d’un nourrisson. De retour à la maison, sa grand-mère n’a besoin que d’un mot pour tout expliquer : « C’était le Yiyi. »
Cette scène, banale pour quiconque a grandi dans certaines localités du Sud-Cameroun, resurgit avec une constance troublante dans les récits recueillis pour cet article. Ngoulemakong, Ngomedzap, Bikok, Otelé, Awaé, Efok : d’un département à l’autre, les mêmes pleurs nocturnes, la même terreur transmise de grand-parent à petit-enfant, la même certitude qu’une présence rôde dans les marécages et les raphias.
Une créature, mille noms
Le serpent-totem Yiyi n’a jamais eu qu’un seul nom. En langue Ekang, on le désigne aussi comme Mintüd-ebulu, ou Mintùt ibùlù, selon les variantes régionales. À Efok, non loin d’Obala, il devient « okôm gnòï ». Plus au sud, du côté du Nyong-et-Kellé, on l’appelle « iyi iyii », en pays Bulu il devient « éyi éyi / eyiyi ». Cette diversité lexicale n’est pas un simple accident linguistique : elle dessine la carte d’une légende profondément enracinée, réinventée et adaptée par chaque communauté qui la transmet, tout en conservant un noyau de traits communs immédiatement reconnaissables.
Un témoin, originaire du village d’Oyop, apporte une clé de lecture supplémentaire : il existerait en réalité deux Yiyi. Le premier serait la forme métamorphosée d’un serpent noir appelé « Okom », qui, parvenu à un âge avancé, s’enfouirait dans la terre avant de renaître sous cette forme mythique. Le second serait un Yiyi-totem, lié à un individu précis, capable de lui ramener du gibier, de faire revenir les femmes fuyant leur foyer, ou de repousser les voleurs et dont les pleurs nocturnes annonceraient, cette fois, la mort prochaine de son propriétaire humain.
Portrait-robot d'un serpent impossible
Rassembler les descriptions physiques du Yiyi relève de l’exercice périlleux : chaque témoin en dresse un portrait légèrement différent, parfois contradictoire, souvent complémentaire. C’est précisément de ces variations que naît la richesse du mythe.
Une taille qui défie toute logique
Certains le décrivent comme un serpent démesuré, « faisant plus de la moitié de la longueur d’une forêt». D’autres racontent un animal capable de changer de taille selon les circonstances : énorme ou mince, « tout dépendait de sa mission et de qui il avait en face ». Un témoin se souvient ainsi d’avoir croisé, enfant, une créature minuscule et inoffensive sur une colline près d’Awaé avant de la retrouver, quelques jours plus tard au même endroit, devenue gigantesque et menaçante, poursuivant les enfants du village jusqu’aux abords des maisons.
Il nous est apparu sur la colline, tout petit, inoffensif… Puis quelques jours plus tard, il était énorme avec cette crête rouge sur la tête, et ce serpent nous a poursuivis jusqu’aux abords du village. Témoignage recueilli par une abonnée d’Awaé
Un corps aussi fin qu'une liane, ou aussi large qu'un poignet
Le corps du serpent-totem Yiyi ferait, selon une première description, moins de 5 centimètres de large, au point que certains villageois l’auraient un jour saisi à main nue, le prenant pour une simple corde. Un autre récit, venu de la rivière Afamba près d’Obala, dépeint au contraire un animal dont le corps, enroulé plusieurs fois autour d’une touffe de raphia de 10 mètres de rayon, n’excédait pas la largeur du poignet d’un adulte mais dont la longueur, elle, semblait ne jamais finir.
La robe changeante du serpent-totem Yiyi
Trois palettes de couleurs reviennent dans les récits : un corps couvert de fragments dorés scintillants ; une robe noire bleuâtre, très luisante ; ou encore un jaune étincelant zébré de motifs en losanges noirs. Ces variations pourraient refléter des angles de lumière différents, des âges différents de l’animal ou simplement la façon dont chaque conteur a choisi de sublimer le souvenir transmis.
Les attributs qui ne trompent pas
Malgré ces divergences, un noyau de traits physiques traverse presque tous les témoignages et permet de reconnaître le Yiyi entre mille : une crête rouge vif sur le sommet du crâne, semblable à celle d’un coq ; deux petites cornes, parfois surmontées d’une couronne ; des yeux d’un rouge luminescent, voire décrits comme de véritables organes infrarouges ; et, pour certains, une « lampe » lumineuse portée sur le front, qui lui permettrait de se déplacer même dans l’obscurité la plus totale des sous-bois.
Un détail plus rare, mais frappant, émerge d’un témoignage venu d’Oyop : le Yiyi serait ailé. Le témoin raconte une chasse nocturne interrompue par un chant venu de la gauche, chant qui, moins de 10 minutes plus tard et sans qu’aucun déplacement au sol n’ait pu être perçu, résonnait déjà depuis la droite. Une vitesse de déplacement que seul le vol, selon lui, pourrait expliquer.
Un cri dans la nuit du serpent-totem Yiyi
Dans les villages du pays Ekang, au cœur du Cameroun forestier, un nom circule encore à la tombée du soir, murmuré plus que prononcé : le Yiyi. Serpent aux mille visages, chanteur nocturne, messager de deuil ou gardien totémique selon les régions, cette créature traverse les récits d’enfance de générations entières sans jamais s’être laissée saisir. Onze témoignages, recueillis à travers plusieurs départements du Sud-Cameroun, permettent aujourd’hui de dresser le portrait le plus complet jamais assemblé de cette légende vivante et de comprendre pourquoi elle est en train de s’effacer.
Le chant qui prédit la mort
S’il y a un trait qui unifie absolument tous les récits, c’est le cri du Yiyi. Décrit tantôt comme des pleurs de bébé, tantôt comme un chant de coq, ce son nocturne n’est jamais anodin : il annonce presque systématiquement le décès imminent d’un ancien, d’un chef ou d’un notable du village, parfois aussi de mauvaises récoltes.
Un témoignage venu d’Oyop va plus loin encore, prêtant au Yiyi la capacité d’imiter absolument tous les chants d’animaux de la forêt et de la basse-cour, en plus de son propre cri. D’autres récits insistent sur une caractéristique proprement déroutante de ce chant : son caractère insaisissable. Le son semblerait se déplacer à mesure qu’on tente de le localiser, tantôt à droite, tantôt à gauche, rendant toute traque vaine et toute rencontre, par conséquent, presque impossible à provoquer.
Quelque chose d’étrange dans ses pleurs, c’est comme s’ils se déplaçaient au fur et à mesure qu’on veut bien les suivre. Tantôt à droite, tantôt à gauche. — Témoignage recueilli par une abonnée de Bikok, arrondissement de Bikok, département Mefou-Akono
Certains chasseurs racontent même qu’aucun fusil ne pouvait abattre la créature, et que les plus téméraires d’entre eux, à sa seule audition, se voyaient contraints d’éteindre leur torche et de rebrousser chemin en toute hâte.
Sur les traces du serpent-totem Yiyi : une géographie de la légende
En recoupant l’ensemble des témoignages, une carte se dessine, non pas celle d’un territoire précis, mais celle d’une aire culturelle où la légende du Yiyi continue, ou continuait jusqu’à récemment, d’être transmise avec force. On retrouve ses traces dans la région de la Lékié, autour d’Efok et d’Obala ; dans l’arrondissement de Ngoulemakong, au Sud-Cameroun ; à Ngomedzap, dans le département du Ngong et du So’o ; à Bikok, dans la Mefou-Akono ; à Awaé ; ainsi qu’à Otelé, dans l’ancien département de la Mefou, à la lisière du Nyong-et-Kellé, et jusqu’au village d’Oyop, plus au sud.
Ses habitats de prédilection, eux, sont d’une remarquable cohérence d’un témoignage à l’autre : les marécages bordant les villages, les touffes de raphia denses en bordure de rivière, et les cimes des arbres les plus hauts de la canopée. Autant de zones que les anciens et les chasseurs interdisaient formellement aux enfants de fréquenter, non par simple prudence face aux dangers ordinaires de la forêt, mais bien parce qu’ils y situaient le gîte du Yiyi.
Rencontres rapprochées
Au-delà des récits transmis par les anciens, plusieurs témoins affirment avoir vécu une expérience directe avec la créature ou du moins avec ce qu’ils identifient rétrospectivement comme telle.
L’un d’eux se souvient d’un jour de chasse aux abords de la rivière Afamba, à Obala. Âgé de 12 ans, accompagné de son petit frère de 9 ans, il aperçoit ce qu’il prend d’abord pour une liane enroulée autour d’une touffe de raphia. En observant mieux, les deux enfants distinguent un jaune étincelant zébré de losanges noirs, ni tête ni queue visibles, le tout enfoui au cœur de la végétation. Sceptique, le petit frère éclate de rire : comment un animal aussi long pourrait-il avoir un corps aussi fin ? Pour en avoir le cœur net, ils lancent une pierre. La réaction est immédiate : un déplacement d’une vitesse fulgurante, un bruit sec du corps du serpent contre le bambou et les feuilles sèches, puis la disparition au centre du raphia. Les deux enfants prennent la fuite, et personne, une fois rentrés, ne voudra les croire.
Une autre rencontre, plus intime encore, est rapportée par une femme qui n’avait alors que 12 ans au moment des faits. Derrière la concession familiale, elle sent quelque chose s’enrouler autour de sa cheville gauche, semblable à une chevillière. Immobile, silencieuse, elle laisse la créature former un cercle complet autour d’elle avant qu’elle ne se délie et disparaisse. Quelques jours plus tard, elle perd sa mère, un enchaînement d’événements qu’elle relie, encore aujourd’hui, à cette rencontre silencieuse.
Il s’était délié de mon pied, il avait formé un cercle, j’étais au milieu. Soudain il avait disparu. Quelques jours plus tard, j’avais perdu maman. — Témoignage direct
Une légende du serpent-totem Yiyi qui s'éteint avec la forêt
Plusieurs témoins, parmi les plus âgés, s’accordent sur un constat amer : le Yiyi se fait de plus en plus silencieux. À Bikop-Etenga, dans l’arrondissement de Bikok, un homme de 64 ans confie n’avoir jamais vu la créature de ses propres yeux, mais avoir grandi bercé et terrifié par ses cris. Il constate aujourd’hui que ces chants ont presque entièrement disparu, à mesure que la déforestation progresse.
Un autre récit, venu d’Otelé, établit un lien de cause à effet plus direct encore : les bruits assourdissants des tronçonneuses et les vibrations du sol provoquées par les engins forestiers auraient, selon lui, poussé la créature à l’exil. « On ne parle plus de lui depuis belle lurette », résume-t-il, non sans une forme de nostalgie pour cette terreur d’enfance aujourd’hui disparue en même temps que les arbres qui l’abritaient.
Cette corrélation, qu’elle relève de l’anecdote ou d’une intuition plus fine sur l’état des écosystèmes forestiers, mérite d’être soulignée : le recul du mythe accompagne, presque au même rythme, le recul de la forêt primaire camerounaise. Que le Yiyi soit une pure création culturelle ou l’écho déformé d’un animal réel encore non identifié, sa disparition progressive des récits villageois raconte, en creux, une histoire bien concrète de déforestation.
Mythe, mémoire ou espèce à découvrir ?
Faut-il voir dans le serpent-totem Yiyi une simple création de l’imaginaire collectif, destinée à discipliner les enfants et à donner sens à des morts inexpliquées ? Ou bien la mémoire, déformée par des générations de transmission orale, d’un animal bien réel : un serpent rare, discret, aux mœurs nocturnes, dont la description se serait progressivement chargée de symboles ? La cryptozoologie a, par le passé, permis d’identifier des espèces longtemps reléguées au rang de légendes locales avant d’être formellement décrites par la science.
Sans trancher cette question, un fait demeure : dans plusieurs départements du Sud-Cameroun, des générations entières partagent un souvenir sensoriel commun : un cri nocturne, une silhouette entraperçue, une crête rouge dans l’obscurité, suffisamment cohérent pour mériter d’être documenté avant de s’effacer tout à fait. Le Yiyi, qu’il soit chair ou légende, appartient déjà au patrimoine immatériel du pays Ekang. À ce titre, il mérite d’être raconté et écouté, tant qu’il en est encore temps.
Félix Atemengue, rédacteur pour Savoir-Faire Ekang et journaliste pour la presse camerounaise.
Remerciements
Cet article n’aurait pu voir le jour sans la générosité des témoins ayant partagé leurs souvenirs et ceux de leurs aînés : Daniel Beyeme, Adréo Ossongo, Anna Chikaya, Laurent Bitoto, Christian Eboutou, Nadège Mbala, Emmanuel Ondjaa, Oscar Amougou, Doris Mvindi Zibi, Jean Joel Olomo, Joel Zezoba et François Essindi. Qu’ils en soient chaleureusement remerciés.


